Une première pierre : poser les fondations d’un programme de réinsertion durable

Lors d’une rencontre récente avec une équipe en charge de monter un nouveau programme d’accompagnement socio-professionnel à La Chaux-de-Fonds, une question s’est imposée d’emblée : que pose-t-on, exactement, lorsque l’on dépose la première pierre d’un projet de réinsertion ? La métaphore du chantier n’est pas anodine dans nos métiers. Avant les premières inscriptions, avant les premiers entretiens, avant même la communication publique, il y a un moment fondateur qui détermine ce que sera l’édifice.

J’ai vu plusieurs programmes émerger au fil de quinze années d’expérience en Suisse romande. Certains ont pris racine et ont essaimé. D’autres se sont essoufflés en moins de dix-huit mois. Les différences ne tiennent presque jamais aux moyens budgétaires initiaux. Elles se jouent dans cette phase de pose des fondations, là où l’on définit qui l’on est, à qui l’on s’adresse, et avec quels partenaires l’on compte construire.

Ce que l’on engage avant d’engager qui que ce soit

La première pierre, en réinsertion, c’est un acte de positionnement. Le canton de Neuchâtel, qui finance environ 40 % des programmes d’insertion professionnelle via le Service de l’emploi, attend une articulation claire entre la mission déclarée et le public visé. Trop souvent, les porteurs de projet veulent « aider tout le monde » — formule séduisante en théorie, impraticable sur le terrain.

Sur le terrain, j’ai rencontré trois profils types qui illustrent cette dynamique : la cheffe d’entreprise sociale qui veut tout faire elle-même la première année et s’épuise au bout de dix mois ; le consultant venu du secteur privé qui sous-estime la lenteur des partenariats institutionnels suisses ; et le collectif militant qui se braque face aux exigences de reporting des financeurs cantonaux. Aucun n’a tort. Tous ont besoin, à des degrés divers, d’un travail de clarification initial. Une grille des coefficients de salaire dans le BTP, par exemple, n’a pas grand-chose à voir avec le travail social en apparence — et pourtant, elle structure la conversation avec un demandeur d’emploi issu du second œuvre. Connaître ces réalités sectorielles avant d’ouvrir les portes, c’est poser une pierre solide.

Le ciment, c’est la confiance des partenaires

Les programmes durables ne se construisent jamais en vase clos. Le tissu romand des chambres de commerce, des associations d’employeurs et des services cantonaux de l’emploi forme un écosystème dont chaque acteur attend d’être consulté avant le lancement, pas après. Une lecture territoriale comme celle proposée par Partage IMT sur les bassins d’emploi régionaux peut servir d’amorce de discussion avec un partenaire patronal : on arrive avec une analyse des dynamiques sectorielles locales, on repart avec des engagements concrets.

Le geste fondateur le plus sous-estimé reste la consultation des bénéficiaires potentiels avant le démarrage. Trois ou quatre entretiens approfondis avec des personnes représentatives du public cible, conduits sans promesse implicite, font émerger des angles morts qu’aucun comité de pilotage n’aurait identifiés. Cette pratique nous a évité, dans un programme pilote mené entre Yverdon et Lausanne, de bâtir un module entier de coaching numérique pour un public qui, en réalité, avait besoin d’abord d’une mise à niveau en français écrit. La pierre était belle, mais elle ne s’emboîtait pas avec celle d’à côté.

J’ajouterais une observation que l’expérience cantonale m’a rendue indiscutable : aucun partenariat institutionnel suisse ne se signe à la première rencontre. Le rythme romand impose au moins deux à trois échanges préparatoires avant qu’un acteur public ou parapublic ne s’engage formellement. Vouloir court-circuiter cette temporalité, sous prétexte d’efficacité, conduit invariablement à des accords de façade qui se délitent à la première friction opérationnelle. La pose des fondations s’inscrit dans ce tempo lent ; on ne le contourne pas, on le respecte.

Une question de signature et de sobriété

Lorsque l’on lance un programme, la tentation est grande de communiquer. Les financeurs attendent des indicateurs, les médias locaux apprécient les histoires, les équipes ont envie d’être reconnues. Mais une méthode de feedback éprouvée nous rappelle qu’un retour interne discipliné, conduit dans les six premières semaines, vaut mieux que dix communiqués de presse. La pose de la première pierre se fait avec sobriété : on documente les hypothèses, on fixe trois indicateurs lisibles, on accepte que les premiers chiffres soient décevants.

Le cadre légal suisse impose une réalité que beaucoup ignorent : un programme financé par les pouvoirs publics est tenu à une transparence administrative qui se construit dès le premier jour. Ce qui n’est pas documenté à la fondation ne s’invente pas après. Les conventions avec les employeurs partenaires, les modalités d’accompagnement, les critères d’orientation des bénéficiaires : autant de pierres qui doivent être taillées dès le départ pour que l’édifice tienne dans la durée. Les publications de notre rubrique Management & RH reviennent régulièrement sur ces équilibres entre rigueur procédurale et écoute du terrain.

Un édifice qui se mesure en années

Je terminerai par une observation que m’a transmise une directrice de fondation genevoise il y a quelques années : un programme de réinsertion sérieux se juge à cinq ans, pas à dix-huit mois. Les premiers parcours accompagnés deviennent, s’ils ont été bien soutenus, les ambassadeurs les plus efficaces auprès des employeurs locaux. C’est cette boucle vertueuse, qui ne peut éclore que sur des fondations solides, qui justifie le soin que l’on doit apporter à la première pierre.

La clé réside dans l’adaptation locale et l’engagement authentique envers le changement. Poser une première pierre, ce n’est pas inaugurer un projet : c’est s’engager à le porter pendant les années où personne ne regarde encore.